Les Ombres - texte de Matias Grenn

II,6 – Deux flics

Dans un petit bureau à la préfecture de police. Une jeune femme, Solenn, lieutenant, et Didier, un vieux flic dont la carrière n’a toujours pas décollé.

Solenn – Sur une affaire comme celle-là, avec la pression du ministère, des médias et de toute la population, on ne peut pas se permettre de bâcler l’enquête.

Didier – Tu penses à quoi, par exemple

Solenn – Les morts étranges du quartier St Hélier, ceux avec du sang dans les oreilles, et ceux dont la tête a explosé, ce sont tous les quatre des hommes de mains qui travaillent pour le milieu. Les deux derniers nous ramènent directement à la tête du milieu local. C’est quand même assez curieux, tous ces morts depuis l’assassinat du maire, c’est comme si ça faisait le ménage.

Didier – Mais, il n’y a aucun lien entre ça et le meurtre du maire. Le commissaire sait ce qu’il fait

Solenn – Bon. Écoute, là, si on continue comme ça, on ne retrouvera jamais l’assassin. On va vers une impasse. Et mon intuition, bon pas mon intuition ça fait mauvais flic, mon sentiment c’est que ça cache quelque chose.

Didier – Je te dis que le commissaire sait ce qu’il fait. Je t’assure que cette conversation ne sortira pas de ce bureau mais, je t’en supplie, garde ça pour toi, tu es un bon flic, et je te le dis malgré toutes mes appréhensions quant aux femmes flics, mais toi tu as vraiment ta place comme flic, tu es faite pour ce métier, je le sais. Va accuser un commissaire, et ta carrière elle restera là, tu ne bougeras plus, si ce n’est géographiquement. Tu vas te retrouver dans un petit village, à l’autre bout de la France.

Solenn – Mais je n’accuse pas le commissaire, je te dis juste que je sens qu’il y a d’autres pressions sur cette enquête, et ces pressions nous guident vers l’impasse. Je sais que tous les flics ont des affaires irrésolues sur les bras mais là, une enquête comme ça, je ne peux pas la laisser tomber. Ça ne sera pas bon non plus pour la suite de ma carrière. On dira : « Tiens, elle a bossé dans l’équipe qui n’a pas réussi à retrouver l’assassin du député-maire ». Tu imagines.

Didier – Oui j’imagine.
Mais même si ce n’est pas le commissaire que tu accuses, même si tu lances en l’air des questions sur l’enquête, il le prendra contre lui, et ses supérieurs aussi, et tous les collègues aussi. Car forcément les pressions dont tu me parles, elles viennent soit du dessus, soit d’à côté, soit d’en-dessous. Bon en-dessous, c’est moins grave, mais même ça, ça aurait des conséquences. Tous les flics te mettraient des bâtons dans les roues, et qu’importe qu’au final tu aies raison ou non.

Solenn – Merde !

Didier – Tu crois vraiment que le ministère désire que nous retrouvions le coupable, quitte à mettre au jour un énorme scandale, en admettant que tu aies raison. Et de toute façon, ça ne fera pas revenir le maire, il est mort, plus rien ne peut l’atteindre.

Solenn – Le néant plutôt que le scandale. Et les assassins se promènent tranquillement dans les rues, ici ou ailleurs.

Didier – Je n’ai pas d’avis sur tes intuitions, et j’aime bien ce mot intuition, mais si tu as raison, si des pressions douteuses agissent pour noyer l’enquête, tes assassins, il y a de grande chance qu’ils ne se baladent plus.

Solenn – Ça, je le sais, je te parle des commanditaires. La main qui tue, elle n’est pas innocente, souvent même pas naïve, mais elle obéit. Et mon rôle

Didier – c’est de trouver les coupables

Solenn – C’est de trouver ceux qui commandent, pour qu’ils ne commandent plus. Parce que des tueurs, il y en a toujours qui attendent des ordres. Ça se remplace vite. Par contre un commanditaire, quand il tombe, il ne tombe pas tout seul.

Didier – C’est pour ça qu’il ne faut pas que tu y ailles. Parce que si, dans l’édifice que tu veux voir par terre, il y a un flic, ne serait-ce qu’un flic, tu perdras.

Solenn – Donc je dois laisser faire

Didier – Un flic pourri, il connaît tous les trucs pour se protéger. Il fera passer des rumeurs sur toi. Il te détruira avant même que tu ne puisses prouver tes intuitions.

Solenn – A moins de le faire à côté.

Didier – À côté ? À côté de quoi !

Solenn – Tu as très bien compris

Didier – (Il soupire) Oui. Tu veux enquêter dans l’ombre de l’officielle. C’est risqué. Il y a forcément un moment où ça se verra.

Solenn – Sauf si tu me couvres.

Didier – T’es malade, je risque de me faire virer

Solenn – Toi ! Viré ! Non tous les flics ici te respectent, enfin tous les flics qui voient plus loin que le bout de leur nez.

Didier – Qu’est-ce qu’on a raconté ?

Solenn – Si je m’adresse à toi, ce n’est pas un hasard, je cherche quelqu’un de confiance. Quelqu’un qui comprend ce que je veux faire.

Didier – Tout ce qu’on t’a dit sur moi, il y a beaucoup de conneries, et surtout ça date d’il y a tellement longtemps

Solenn – Justement, ça n’a pas tellement changé. Les « pressions douteuses » comme tu dis, elles sont toujours là, elles ont juste changé de visage.

Didier – Justement, c’est ça qui a changé. Avant on pouvait encore mettre des visages, plus maintenant.
À l’époque tout le monde savait plus ou moins qui étaient pourris. Mais ils ont appris à se cacher. Je pense même qu’il y en a qui ne savent même pas pour qui ils bossent vraiment.
(Temps)
S’il y a une institution en France qui est infiltrée de toutes parts c’est bien la police. Par le ministère, par les services secrets, par le milieu, par l’opposition – en alternance avec ceux du ministère, et sans doute aussi par des pays étrangers. Et c’est comme ça pour toutes les polices du monde.

Solenn – Arrête, de quel monde tu me parles

Didier – De celui qui m’a écrasé quand j’étais jeune et comme toi, plein d’éthique. J’étais juste moins malin que toi.

Solenn – Ça ne m’empêchera pas de la faire, mon enquête

Didier – Je sais. Je voulais juste te décrire globalement dans quel merdier tu vas.

Solenn – Tu me couvres ?

Didier – À une seule condition :
Tu me dis tout. Je veux tout savoir, tout ce que tu trouves, même ce qui te semble incongru, ou sans intérêt.

Solenn – (Surprise) Là tu me prends par surprise, je ne m’attendais pas à ça.

Didier – Si à ton âge, j’avais eu un soutien, pas seulement pour me couvrir, parce que ça je l’ai eu aussi un temps, mais des soutiens sourds et aveugles, lâches pour simplifier, ça ne t’aidera pas. Et comme tu l’as dis, j’ai des soutiens ici. Je ne crains plus grand chose. J’ai une retraite, même s’ils me virent maintenant je m’en sortirai.

Fantôme de Anatole – Je crois que j’ai trouvé. Une femme flic. De mon vivant ça m’aurait bien excité, une femme flic.

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