Les Ombres - texte de Matias Grenn

II,18 – Retour à la maison

La voiture se gare dans une allée, le moteur s’arrête, pas un mot pendant un temps.

Julien – Bon, il faut que j’y aille.

Loïc – Je ne t’accompagne pas pour le moment, je vais faire le tour, observer un peu la route, voir si malgré tout quelqu’un nous aurait suivis.

Julien – Oui, je préfère aussi que tu ne rentres pas tout de suite.

Julien sort et on l’entend marcher puis s’arrêter devant une porte, il sonne, il rentre... Le photographe prend son appareil et sort de la voiture à son tour.

Loïc – Espérons que nous n’étions pas suivis...

Fantôme de Barbara – Vous l’étiez.
Mais je pense que sans nous vous le seriez encore.
Heureusement que nous devenons de plus en plus efficaces.
Brouiller la puce d’une voiture de location n’a pas été très compliqué.
Créer un petit accident de voiture, avec deux types louches à bord, a été plus compliqué.
Surtout si loin de la ville,
Si loin des tremblements.
Tu peux aller faire ton tour tranquille.

Dans la maison...

Angèle (La mère) – Julien, je suis si heureuse que tu sois venu.

Julien – Moi aussi.
Je suis juste désolé de n’être pas venu plus tôt mais...
Je ne pouvais pas...
Je ...

Angèle – Tu n’as pas à t’excuser.
J’ai conscience aujourd’hui que ce que j’ai pu ne pas te dire...
Je voulais t’épargner...
Mais pas seulement.

Julien – Je sais.
J’ai rencontré un peintre,
Amin.

Angèle – Tu as vu Amin ?
C’est vrai ?
Il est toujours là-bas ?
Non, il avait déménagé...
Heureusement.

Julien – J’ai vu les tableaux.
Toi et moi.
Mais aussi l’autre tableau.
Avec...

Angèle – Ton père.
Oui.
C’est bien ton père.
Ça fait partie de ce que j’ai à te dire.

Julien – (changeant de ton) Qu’est-ce que c’est que cet appareil ?
On dirait un appareil respiratoire.

Angèle – Oui.
Ça fait partie des autres choses que j’ai à te dire.
C’est en effet un appareil respiratoire.
Je dois m’en servir de temps en temps,
Pour mes poumons.
Mais tu vas comprendre,
Il faut que je te raconte toute l’histoire.

Fantôme de Barbara – Ah, je vais enfin comprendre quelque chose à toute cette histoire.
Si seulement je pouvais m’allonger sur le canapé,
Pour profiter confortablement de cette histoire.
(Elle ressent un vague tremblement trop lointain pour être douloureux)
Trop loin, mais j’ai compris le message.
De toute façon ce genre de confort ne me ferait rien,
Je le sais que je suis mort bordel !

Angèle – Tu as senti quelque chose ?

Julien – Une légère vibration oui,
Un petit tremblement de terre sans doute.

Angèle – Oui tu as sûrement raison.
(Temps)
J’ai un début de cancer sur les poumons.
Cet appareil m’aide à m’oxygéner.
Je n’en ai pas besoin tout le temps,
Mais ça m’est devenu nécessaire.
Et c’est une des conséquences d’une longue histoire,
Qui commence avant ta naissance,
Quand j’ai rencontré ton père.
Je n’ai plus la date précise en tête, mais c’était avant que je m’installe à Italie.
Je faisais partie d’un mouvement, avec des syndicats, pour le relogement des familles expulsées d’anciens bidonvilles.
Avec ta grand mère, nous y vivions.
C’était des années terribles.

Julien – Oui je m’en souviens.
Tu m’en as parlé un peu.
Que grand mère était morte d’une tuberculose, suite aux mauvaises conditions de vie.
Que grand père lui était mort à la guerre,
En Allemagne,
Enfin comment ils disent : porté disparu.

Angèle – Oui.
Ton père faisait déjà de la politique.
Il était jeune élu,
Opposé au maire de l’époque.
Il avait des solutions à nous proposer,
Et je l’ai su par la suite, des appuis.
Des appuis parfois douteux.

Julien – J’ai du mal à voir où tu veux en venir,
Mais tu le vois et hop vous tombez amoureux.

Angèle – En quelque sorte oui.
Mais il était déjà marié.
Je n’ai jamais trop su ce qui l’avait attiré, mais sa femme,
Il ne l’a jamais aimée.
Elle lui amenait des appuis indispensables pour sa carrière politique,
Mais,
Ça me semble si loin...
J’étais hargneuse.
Je n’avais aucune confiance, ni en lui, ni en qui que ce soit de politique.

Julien – Oui. Je t’imagine bien en rouge révoltée.

Angèle – C’était plus une question de survie qu’une adhésion à une idéologie.
C’est ce que les hommes politiques ont du mal à saisir,
Encore aujourd’hui.
Et sans doute, c’est ce côté là de moi qui a attiré ton père.
Et ce combat l’a amené à la mairie.
Son premier mandat.
Et la ville a commencé à construire des logements populaires, Sur des terrains un peu éloignés du centre.
Mais maintenant ça semble si incorporé à la ville tous ces quartiers.
Nous,
On avait l’impression qu’ils nous mettaient à la campagne dans des tours...
Mais c’était tellement plus confortable que nos bidonvilles.

Julien – Vous aviez gagné quand même,
Pourquoi tu sembles si désenchantée ?

Angèle – Parce que ça me tue maintenant...

Julien – Grand mère est morte dans un bidonville d’après guerre,
Toi non...
Ton cancer,
Ils pourront le soigner.
Vous avez réussi à changer le monde,
Ça semble presque surréaliste aujourd’hui.

Angèle – J’y ai cru longtemps, Julien,
J’y ai cru,
Mais c’était un changement de surface.
Toute la politique de cette ville est gangrenée.
Et Henri, ton père,
Je n’arrive pas à savoir à quel point il est... il était impliqué.
Mais ses appuis,
Ils s’en foutent des couleurs que tu portes,
Du moment qu’ils gardent leurs avantages,
Qu’ils puissent continuer leurs affaires.
C’est ça qui me tue à petit feu,
Et qui tue de nombreuses personnes qui ont vécu dans ces quartiers.

Julien – Tu veux dire à Italie ?
C’est difficile et à suivre et à croire.

Angèle – Pour construire des logements pas chers,
Il faut des terrains pas chers,
Il faut des matériaux pas chers.
Toutes ces économies
(Temps)
Tu es journaliste non ?
Cherches à savoir combien de cancers détectés, rien que sur ce quartier.

Julien – Mais il y a des scientifiques sur place,
Pour d’autres raisons, mais
Ils le sauraient ça les cancers.

Angèle – Alors les chiffres sont faux.
Henri a été tué car il allait tout dévoiler,
Toute cette histoire.
Henri nous a toujours aimés.
Il n’a jamais pensé aux conséquences,
Il a fait comme tout le monde,
Sous estimé les expertises,
Les dangers.
Tous ces immeubles ont de l’amiante.
Tu le savais ?
Mais pas partout,
Il y a des espaces dans ces immeubles plus exposés que d’autres,
Mais il y en a.
C’est ce qui me tue.
Et indirectement c’est la raison de sa mort,
De son assassinat.
Je lui avais annoncé que je suis malade,
Il y a un moment déjà.
C’est pour ça qu’il a voulu faire partie de ce groupe parlementaire.
Il voulait pouvoir dénoncer ça,
Il voulait se rattraper,
Pour moi, pour toi...

Julien – Mais...
Il nous avait abandonnés.

Angèle – Tu crois que tout est simple.
Notre relation menaçait sa carrière,
Je me suis effacée.
Et puis,
Il m’aimait, et toi aussi,
Mais ni sa femme,
Ni moi,
Ne pouvions le contenter.
Et c’est pas facile pour une femme
De comprendre ça.
Et surtout qu’il continuait à venir me voir,
Même s’il ne se passait rien.
Il venait te voir aussi.
Mais assez rapidement, il venait me voir quand tu n’étais pas là.

Julien – Là je suis largué...
Complètement.

Fantôme de Barbara – Moi, je commence à comprendre.

Angèle – A cette époque, ça ne passait pas.
À partir d’un certain âge, peut-être, mais là
Il était encore jeune, ambitieux.
Sa femme ne l’a pas supporté.
Il a été obligé de se cacher.
Et je le voyais moins.
Mais il m’a toujours aidée financièrement,
Plus ou moins directement.
Car sinon sa femme aurait vu,
Elle savait qu’il avait eu d’autres femmes dans sa vie, mais des enfants,
Non.
Elle ne l’aurait pas supporté.

Julien – Non.
C’est trop gros.
On se croirait dans un mauvais boulevard.
Il a construit des immeubles avec des matériaux contaminés à l’amiante.
Il a été tué parce qu’il voulait se racheter.
Et il trompait sa femme.
(Temps)
En même temps, je ne sais pas pourquoi,
Je te crois.
J’ai été moi-même suivi,
On a essayé de me tuer,
Parce que j’enquêtais sur l’assassinat.
Je ne savais même pas que c’était mon père.

Angèle – Personne ne le sait.
C’est un secret bien gardé.
Amin et Jezabel le savent.
Toi maintenant.
Et moi.

Julien – Et Loïc qui est dehors.
Il est photographe.
Il inspecte les environs pour voir si nous n’avons pas été suivis.

Angèle – Il faut terminer ce que ton père était sur le point de faire.
Il faut exposer le scandale,
Mais pas juste le scandale de l’amiante,
Ça c’est encore une partie relativement visible,
Qui ne salira que ton père,
Il faut que tu trouves qui est derrière,
Qui a intérêt à ce que ça n’aille pas plus loin que l’amiante.
(Elle s’arrête, reprend un peu sa respiration, esquisse un geste de la main pour rassurer Julien)
Ça va...
Il est venu ici avant sa mort.
Il n’a pas donné de nom.
Il avait peur.
Il a seulement dit que les terrains aussi,
Que les terrains n’étaient pas clairs,
Et qu’il était inquiet,
À cause de tremblements.
Là je n’ai pas compris de quoi il parlait,
Mais ça avait l’air sérieux.

Julien – Oui, il y a des sortes de tremblements
Qui partent apparemment du quartier Italie,
Et se répandent dans une partie de la ville.

Fantôme de Barbara – Et c’est mortel pour certains,
Croyez-moi !

Julien – Mais il n’y a pas de mort pour le moment,
Enfin pas déclaré,
Car il y a eu des morts étranges.
J’ai assisté à une d’elle,
Un tremblement assez fort, et deux hommes sont morts.
Je crois que c’est lié,
Mais personne ne pourrait le prouver.
(Temps)
Grand mère est morte d’une tuberculose,
Toi tu souffres d’un cancer.
Heureusement que je bois,
Ça vient rompre un peu la routine familiale.

Angèle – De quoi tu parles Julien...

Julien – Moi aussi j’ai des choses à dire.
Ça fait quelques jours que je ne bois plus.
Je ne sais pas si j’arriverai à tenir encore longtemps.
Je le dois pour résoudre cette affaire,
Mais je sais que c’est rarement la première la bonne.
Je suis un peu obligé d’admettre que je bois depuis longtemps.

Angèle – Je le sais.
Je l’ai toujours su.
Tous les messages que je t’ai laissés,
J’avais peur.

Julien – Tu aurais dû me le dire avant.
Comme tout.
Je ne sais pas si j’aurais arrêté pour autant,
J’aurais eu tellement honte.
Comme j’ai honte là maintenant,
Pas parce que je t’ai avoué,
Mais parce que tu le savais.
(Il rit)
Quelle famille !
J’espère être mieux servi du côté de mon père.

Fantôme de Barbara – Je ne te pensais pas aussi fort,
En sourire de cette façon là.

Angèle – Je ne sais pas grand chose sur sa famille,
Tu imagines bien que je ne les ai jamais rencontrés.
Et il m’en parlait très peu.
(Temps)
Je ne savais pas comment te le dire,
Tu vois, il a fallu qu’il meure pour que je te le dise.
Et j’espère vivre assez longtemps encore
Pour te dire tout,
Mais pas maintenant,
C’est déjà tellement.
(Temps, elle semble un peu essoufflée)
J’ai préparé un repas.
Tu peux aller t’en occuper,
Juste réchauffer,
Mettre le couvert,
Je te laisse.
Je vais aller respirer un peu.

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