Les Ombres - texte de Matias Grenn

I,9 – Les tueurs

Deux fantômes au même arrêt de bus

Fantôme de Anatole – Tu comprends quelque chose toi ?

Fantôme de Barbara – Franchement, non.

Fantôme de Anatole – Ça fait bizarre quand même.

Fantôme de Barbara – Oui, surtout quand ils ont enlevé nos corps, là j’ai vraiment compris.

Fantôme de Anatole – Oui, que c’était un rêve.

Fantôme de Barbara – On va se réveiller c’est sûr.

Un autre fantôme – Non !

Fantôme de Anatole – Qui c’est celui-là ?

Fantôme de Barbara – Je ne sais pas. Qui êtes-vous ?

Un vieux fantôme – Plus grand-chose, comme vous.

Fantôme de Anatole – Dis-moi que je rêve...

Fantôme de Barbara – Tu rêves, ou non c’est moi qui rêve.

Fantôme de Anatole – Je vois bien que c’est moi.

Un vieux fantôme – Vous êtes morts, vous n’avez plus rien à faire ici !

Fantôme de Anatole – Et vous ?

Un vieux fantôme – Je suis mort
Je n’ai rien à faire là
Je n’y fais presque rien
J’aime juste la solitude
J’aime regarder les vivants sans qu’ils me voient
J’aime les suivre jusqu’au plus profond d’eux-mêmes
J’aime ressentir à travers eux, sans avoir rien d’autre à faire qu’à les accompagner
J’aime surtout me projeter dans des paysages inaccessibles
J’aime souffler dans les oreilles des paroles qui se perdent
Mais avoir l’impression d’inspirer un peu de poésie
Ça rattrape
Je suis mort, comme vous
Mais j’ai besoin de me pardonner

Fantôme de Barbara – Mort ?

Fantôme de Anatole – Des conneries, je vais te flinguer !

Fantôme de Barbara – On va t’éclater la tronche pour voir si t’es mort !

Un vieux fantôme – Mais puisque vous êtes morts...
Vous vous attendiez à quoi...
A une lumière douce et accueillante...
Ou aux feux de l’enfer ?
(Il rit)
Si tout pouvait être aussi simple !
Essayez de toucher quelque chose,
Avec vos mains...

Fantôme de Anatole – Ah merde !

Fantôme de Barbara – Je n’arrive pas à me pincer...

Fantôme de Anatole – Moi non plus...

Fantôme de Barbara – Qui nous a descendus, t’as vu toi ?

Fantôme de Anatole – Je me souviens juste du bruit...

Fantôme de Barbara – Le sang dans les oreilles...

Un vieux fantôme – Le bruit vous a tués !
Là je ne peux pas vous aider...

Fantôme de Barbara – Nous aider à quoi ?

Fantôme de Anatole – Vous savez ce que c’est que ce bruit ?

Un vieux fantôme – La seule chose que je puisse vous dire :
Le temps passe lentement...
(Il s’éloigne)
Soyez attentifs,
Sinon vous trouverez que tout se ressemble,
Vous en mourrez d’ennui,
Sauf que vous êtes déjà morts,
Et vous ne pourrez même pas en souffrir !

Driss se réveille en sursaut, il hurle un long « Ahhhhhhh ! » et on entend C arriver peu de temps après.

Camille – T’es fou, j’ai cru que les flics débarquaient !

Driss – Je les ai vus tous les deux morts, à l’arrêt de bus.

Camille – Oui, moi aussi, juste avant l’arrivée des flics sur les lieux.

Driss – Non, je les ai vus, comme des… fantômes !

Camille – Ah, et ils avaient un drap blanc avec deux trous pour les yeux ?

Driss – Mais t’es con. Ce rêve, c’était comme si leur fantôme était là !

Camille – Bouhhhh !

Driss – Sans drap, juste eux deux, debout comme deux crétins.

Camille – Me réveiller pour ça franchement !

Driss – Ça ne présage rien de bon.

Camille – En plus de voir des fantômes, tu lis dans les rêves comme une bohémienne dans le marc de café...

Driss – Tu ne comprends rien, je ne te parle pas directement du rêve, je sais bien que les fantômes n’existent pas.

Camille – Tu m’as fait peur là !

Driss – Si j’ai rêvé ça, c’est que je sens qu’il y a un truc pas normal. Tu as vu le sang autour des oreilles ?

Camille – Oui, ça me travaille aussi, mais pas au point de voir des fantômes.

Driss – Il faut trouver qui les a tués.

Camille – Tu dis « qui »... mais c’est peut-être « quoi » ? Bouhhhhhh !

Driss – Sois sérieux cinq minutes.

Camille – Je ne sais pas qui les a tués. On leur a enfoncé une aiguille dans chaque oreille ?

Driss – Mais qui ferait ça ?

Camille – On a plus l’habitude d’une balle dans la tête.

Driss – Ce n’est pas les façons de tuer qui manquent, mais celle-là est particulièrement...

Camille – ...Originale

Driss – ...Horrible

Camille – Tu crois que le maire avait des hommes, qui maintenant se vengent ?

Driss – Il connaissait notre patron, mais je ne le crois pas capable de ça.

Camille – Je vais me renseigner.

Driss – Et demande si on ne peut pas changer de planque.

Camille – Oui, on ne peut pas rester si près de l’arrêt de bus.

Driss – Tu sais s’ils ont toujours la maison au bord du canal ?

Camille – Je vais voir ça.

Fantôme de Anatole – Il avait raison.

Fantôme de Barbara – Oui, on a vraiment l’impression qu’il nous a entendus.

Fantôme de Anatole – Peut-être que ça marche mieux pendant qu’il dort ?

Fantôme de Barbara – On essaiera plus tard, quand on aura quelque chose à dire.

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